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«Je suis un homme de terrain et je compte bien le rester »

Entretien avec Julien Ombelli, Directeur médical des eHnv et médecin-chef du service des urgences et de la policlinique médico-chirurgicale de l’hôpital d’Yverdon-les-Bains.

Julien Ombelli, Monsieur le Directeur médical comme l’on doit vous appeler depuis le 1er janvier dernier, est-ce que, à l’instar de Pierre-Yves Maillard, qui a eu la gentillesse d’inaugurer cette rubrique "Entretien", vous avez hésité à étudier la médecine ?

(Rires) Non! Par contre, j’ai choisi de le faire en étant trompé sur la marchandise par mon père, qui était non seulement médecin généraliste de campagne dans le Val-de-Ruz, mais également délégué médical du CICR pour lequel il partait en mission un à deux mois par année. Je me souviens que, gamin, j’attendais ses retours d’Afrique avec impatience. Il revenait toujours avec plein de photos, de films et d’histoires de ses aventures. Un vrai reporter. Mais, du coup, j’ai longtemps imaginé que faire de la médecine consistait à être un voyageur, chèche autour de la tête, dont la principale activité était de creuser sous une Jeep dans le désert.

Grosse désillusion, donc, en arrivant sur les bancs de la Faculté de médecine…

Disons plutôt que même si ma vision de la profession de médecin avait un peu évolué, ça ne ressemblait pas tout à fait à l’image que j’en avais et je dois avouer que, pendant une partie de mes études, j’ai été plus souvent en voyage – à Cuba et en Afrique notamment – qu’en salle de cours. Sans doute aussi parce que de mon père j’ai gardé l’amour de l’aspect humanitaire, humaniste de la profession et que je trouvais les études très techniques, essentiellement basées sur le soin de l’organe et peu sur celui du patient… Et puis, les choses ont commencé à évoluer. L’enseignement de la médecine tant générale que psychosociale s’est développé, alors je me suis engouffré là-dedans et j’ai été dans les premiers médecins à suivre le cursus de médecine générale de la policlinique médicale universitaire.

Donc, médecin généraliste et fils d’un médecin généraliste installé… Après vos études, la voie était visiblement toute tracée ?

Oui… Mais je ne l’ai pas suivie. Durant environ deux ans, j’ai fait plusieurs stages et remplacements, histoire d’acquérir de l'expérience, mais pas dans le cabinet de mon père. Et puis je me suis tourné vers d’autres horizons.

Le milieu hospitalier ?

Non, le transport de bananes! J’ai vendu tout ce que je possédais, j’ai acheté un bus pourri et j’ai rejoint un de mes meilleurs amis en Côte d’Ivoire. Il m’avait dit: «Viens, je te montrerai l’Afrique de l’intérieur!» Alors j’y suis allé et me suis installé dans sa famille, dans le quartier de Yopougon, à Abidjan. Ensemble, on avait prévu de monter une école d’agriculture et une petite entreprise de transport, entre autres celui de bananes… Puis, en parallèle de cela, j’ai pratiqué la médecine, notamment dans le dispensaire de la Fondation créée par Lotti Latrous.

C’est là, aussi, que je me suis lié d’une belle amitié avec mon frère de coeur, Germain Gnodé, un médecin généraliste qui tenait une consultation dans un conteneur. C’est lui qui m’a appris ce que sont les réalités de la médecine africaine. Avec lui, j’ai passé des journées à ausculter jusqu’à 150 patients…

Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?

Des milliers de choses! Mais j’ai, entre autres, pris en pleine poire les inégalités de ce monde. Quand, à 5 h du matin, plus d’une centaine de personnes attendent pour être soignées, il n’est pas question de pratiquer systématiquement des examens, et je ne parle même pas de l’anamnèse… Ce n’est tout simplement pas possible! Alors c’est l’expérience qui prime. Un truc dans le regard, un teint suspect, un détail qui vous conduit à pousser un peu plus loin les investigations. Et puis, l’Afrique m’a aussi appris l’échec. Une petite fille, âgée de 7 ans, atteinte d’un paludisme cérébral. Je vois encore son visage. Elle était dans le coma, couchée sur mes genoux avec 42 de fièvre. Elle commençait à avoir de la peine à respirer. Heureusement, de Suisse, j’avais ramené un petit ballon grâce auquel j’ai pu l’aider à souffler, mais au bout d’une vingtaine d’heures je commençais vraiment à être épuisé. Alors j’ai demandé à Germain de prendre le relais. Mais il m’a juste dit: «Laissela, Julien, laisse-la… Elle est morte… Tu ne peux pas sauver tout le monde.» Je l’ai aidée jusqu’à l’épuisement. Après son dernier souffle sur moi, j’ai dit à Germain que je lui offrais mon bus. Je suis ensuite parti en direction de l’aéroport, mais je n’ai pas trouvé de billet d’avion… Alors j’ai pris la cuite de ma vie. Et, finalement, je n’ai jamais véritablement quitté Abidjan, puisque j’y possède toujours un petit appartement et continue de m’y rendre plusieurs fois par année afin d’exercer la médecine.

Et qu’est-ce que l’on fait de retour en Suisse, soit aux antipodes dans l’approche et la pratique de la médecine, lorsque l’on a vécu des expériences comme celles-là ?

Eh bien on reprend son cursus de médecin-assistant et on croche encore plus dans l’étude de la médecine interne générale, mais pas forcément avec un but clair ! J’étais juste convaincu qu’il fallait que je me forme dans un maximum de domaines. J’ai donc travaillé dans des disciplines aussi variées que l’oto-rhino-laryngologie, la gériatrie, la dermatologie, la chirurgie, la cardiologie, la médecine interne, la médecine générale, la psychiatrie ou encore l’orthopédie. Mon but était d’avoir la vision la plus large possible de la médecine.

Ce qui, en 2012, vous conduira à prendre la tête du service des urgences et de la policlinique médico-chirurgicale de l’hôpital d’Yverdon-les-Bains. Une suite logique ?

Pas forcément, mais c’est vrai que je retrouve beaucoup de mes valeurs dans le service des urgences et la policlinique. Le fait que ce sont des lieux où tout le monde vient se faire soigner sans restriction sociale. Que tu sois riche ou pauvre, alcoolique ou pas, il n’y a pas de sélection, on te soigne. Et puis, c’est sans doute là qu'il y a également la plus grande panoplie de situations médicales. En quelques heures, tu passes d’un malade souffrant d’une pathologie psychiatrique à une urgence vitale en passant par un acte de chirurgie et une consultation de médecine interne. C’est vrai que tout cela, ajouté au fait que j’apprécie de travailler en équipe, me correspond bien. Dans votre parcours, tout trahit qu’avant toute chose vous êtes un homme de terrain.

N’est-ce pas un peu contradictoire avec votre nouvelle fonction de directeur médical ? Qu’est-ce qui vous a motivé à accepter ce poste ? Et, pour finir, qu’est-ce que vous espérez apporter ?

Oui, je suis un homme de terrain et je compte bien le rester! D’abord parce que ma nouvelle fonction est un 40 % et, surtout, parce que je pense qu’il est primordial que le directeur médical garde les pieds dans le terrain. Les théories c’est bien, mais c’est mieux quand elles sont ancrées dans la réalité. Maintenant, je suis aussi un homme de défis et de projets. Mettre une fois des choses en place qui ne bougent plus pendant trente ans, cela ne m’intéresse pas beaucoup. C’est ce goût du challenge, ce défi d’offrir une qualité de soins de haut niveau à la population de la région qui m’a sans doute poussé à accepter ce poste. Quant à mon apport, je suis conscient qu’il y a beaucoup de travail à faire. Mais je sais qu’on va devoir tous s’y mettre, travailler tous ensemble, se parler. Je vais donc m’atteler, en priorité, à décloisonner les choses. Je souhaite que l’on passe d’une vision par «morceaux» à une vision globale de la prise en charge du patient, ce qui nécessite aussi que l’on décloisonne notre mode de fonctionnement, notre organisation, ainsi que notre processus de prise de décision.

Texte : Raphaël Muriset
Photographie : Nadine Jacquet


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