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Immersion dans le service de pédiatrie

Chaque année, le service de pédiatrie de l’hôpital d’Yverdon-les-Bains accueille des milliers d’enfants. De jeunes patients dont la prise en charge, au-delà des soins, nécessite des infirmières aux qualités bien particulières… Récit.

Il est un peu plus de 8 h, ce jeudi matin, à l’hôpital d’Yverdon-les-Bains. Dans l’une des deux chambres du service de néonatologie, du haut de ses quelques heures d’existence, un minuscule bout d’homme s’apprête à relever un énième défi : manger. Un acte primordial lorsque la vie vous a été offerte un peu trop tôt. Le sait-il ? Quoi qu’il en soit, après les soins et les contrôles d’usage, lové dans les bras de son infirmière, ce dernier semble enfin consentir à déployer toute son énergie à extraire le précieux liquide de son biberon. « Allez ! Encore un petit effort, mon bonhomme ! », lui murmure la soignante, qui, depuis son arrivée à ses côtés, s’adresse à lui en quasi-continuité. La voix est rassurante. Encourageante. Imperturbable, malgré ce jeune pilote qui, depuis un bon quart d’heure, roule frénétiquement en quête de victoire dans les couloirs transformés en circuit pour voiture-trotteur. Une scène étrange. Mais qui a le talent de nous rappeler qu’ici tout est mis en œuvre pour aider les jeunes patients à oublier qu’ils sont hospitalisés et que, lorsqu’on est un enfant, la guérison passe aussi par son environnement.

Dans le reste du service, affairées depuis bientôt deux heures, les infirmières se sont réparti les tâches : préparations des biberons, du matériel médical, des médications. Et puis les soins, évidemment. Des gestes forcément plus précis, plus délicats aussi : en pédiatrie, certaines mains n’ont pas même la taille d’un litchi…

Pédiatrie

La fin du refrain

Deux petites minutes. C’est le temps qui aura été nécessaire à la nouvelle pour faire le tour de l’équipe soignante. Le délai utile à la rumeur, afin de parvenir jusque dans cette chambre où, après avoir enfin terminé de téter, notre courageux nouveau-né — sec, nettoyé et désormais épaissi d’une dizaine de grammes — lutte maintenant pour rester éveillé. Comme si, le plus longtemps possible, il voulait écouter sa soignante qui s’est mise à chanter.

« La médecin-cheffe part pour le bloc. Une césarienne, un prématuré… »

Dans les couloirs, son circuit soudain envahi par trop de piétons, notre jeune pilote gare son bolide. Les choses s’accélèrent. Du refrain, notre petit bonhomme n’entendra pas la fin. Rapidement, mentalement, l’infirmière-cheffe passe en revue ses effectifs, se remémore le contenu de la séance de transmission du matin. Cette réunion durant laquelle les équipes « entrantes » et « sortantes » s’informent du nombre de patients admis, des raisons de leur hospitalisation, de leur état de santé, des soins qui leur ont été dispensés, ainsi que de ceux qui restent à être prodigués. La pression monte. Les blouses blanches se cherchent du regard. Elles le savent : les heures vont maintenant défiler, les minutes ne vont pas tarder à manquer. Et puis, après quelques secondes de réflexion, l’infirmière-cheffe annonce sa décision : elle se chargera du cas. Traitements en cours, encadrement des adolescents hospitalisés en pédopsychiatrie et installation de la chambre pour le futur prématuré : difficile, pour elle, de libérer une collègue. La jeune patiente de la chambre numéro 3 demande si elle peut toujours déjeuner. Aux urgences, un père dont le fils est légèrement grippé commence à s’impatienter. La tension devient palpable. Et, dans le service, tout le monde le sait : elle le restera, jusqu’à l’arrivée de la mère et de son nouveau-né.

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Croque-Carotte

« Tu triiiiiiiches ! » Confortablement installés dans la grande salle de jeux de la pédiatrie, « Fangio » et sa camarade de chambre, sans doute trop occupés à tenter de remporter leur partie de Croque-Carotte contre l’assistante de soins, n’ont pas remarqué que, depuis peu, les événements s’étaient calmés. Ont-ils d’ailleurs vraiment constaté qu’ils s’étaient accélérés ? La matinée est maintenant presque terminée et, au chevet des enfants, peu à peu, les parents – précieux soutiens – ont relayé les infirmières pour qui débute alors la distribution d’un autre type de soins.

Debout au beau milieu de la pièce, dans la seconde chambre dédiée aux prématurés, un homme, les traits tirés, la main droite enlacée autour de celle de son épouse alitée, n’a de cesse de scruter la couveuse qu’un ambulancier vient tout juste de vider. L’équipe médicale n’est pas la seule à avoir connu une matinée agitée. Bien que la césarienne se soit bien passée, le nouveau-né doit être placé sous assistance respiratoire. Une procédure qui implique un transfert dans un centre hospitalier universitaire. Ce sera Lausanne. Une épreuve de plus pour cette famille, qui, comme toutes les autres et quelle que soit la gravité du cas de l’enfant hospitalisé, était déjà forcément fragilisée. Alors l’une des infirmières accroche le regard du père. Après avoir principalement pesé, langé, soigné et alimenté, elle s’apprête dés- ormais à déployer ses autres qualités : écouter, rassurer et accompagner.

La question du bambin

Deux tasses de café, une assiette et le reste d’une barre chocolatée traînent sur la table en contreplaqué : vestiges de repas avalés sans tarder. Au cas où. Parce que les heures passées l’ont démontré : dans le milieu hospitalier, les accalmies servent surtout à préparer les intempéries.

Dans le bureau des infirmières, orné d’une multitude de clichés, petits mots et autres dessins enfantins, l’ambiance est studieuse. Il est presque 15 h et pour l’équipe de jour, ce jeudi, entamé à l’aube, s’apprête à toucher à sa fin. Autour de la table, claviers et dossiers remplacent désormais thermomètres et tensiomètres. Entre deux prises de pression, à leur tour maintenant de préparer la séance de transmission. De faire un peu d’administration.

Au pied du toboggan installé tout près de l’entrée, la voiture-trotteur est arrêtée. Après une nuit et une journée d’hospitalisation, son pilote a pu rentrer. Il va bien. Comme notre nouveau-né que son père a retrouvé. D’ailleurs, pour nous aussi, l’heure est déjà venue de nous en aller. Le temps d’un dernier regard du côté des urgences. Les consultations vont bon train. Et puis, soudain, tout droit sortie de l’un des espaces de consultation, la question de ce bambin : « Dis, maman, c’est quoi la différence entre ici et un hôpital pour les grands ? » La posologie d’amour, assurément.

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Texte et photographies : Raphaël Muriset


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